Le jour où... Anne Caro a débarqué
30 10
En 93, la descente VTT connaît un engouement sans précédent. Le matériel est au tout début de son évolution : les fourches télescopiques sont désormais incontournables, et les suspensions arrière commencent à se généraliser... sauf chez Sunn où l'on fait toujours confiance au 6003, un acier CrMo en tubes Vitus, plutôt souple, arme d'une cohorte de Co-factory. Le team, lui utilise des cadres plus sophistiqués, en tubes excell, plus légers, mais aussi plus fragiles, et souvent mis à mal par les jeunes pilotes issus du BMX (Lévèque, Gracia, Poussin, Tricard, Falco...). Le chef de file / grand frère de cette équipe de jeunes chiens fous est François Gachet, un pilote d'expérience, issu du programme co-factory et tout juste passé pro. Il utilise pour sa part le premier proto de ce qui deviendra la fourche du futur Radical Plus. En France, les adversaires de Gachet se nomment Christian Taillefer, Franck Roman, François Dola... et un certain Nicolas Vouilloz, encore junior, mais déjà quasiment intouchable. Enfin, autre sensation promise à un bel avenir, et présentée comme l'alter ego féminin de Nico, la bretonne Nolwenn le Caer, junior elle aussi, domine la descente féminine, s'imposant sans complexes face aux seniors. Tout ce beau monde n'a qu'un objectif : les championnats du monde de Métabief, où les titres junior semblent promis aux deux superstars françaises, alors que Gachet représente une chance sérieuse de médaille dans la catégorie reine.
La terreur du BMX débarque à l'improviste...
La sérénité de Nolwenn le Caer va pourtant être quelque peu entamée lors de la dernière manche de championnat de France, où le team Sunn Chipie aligne pour la première fois une jeune descendeuse jusqu'alors inconnue. Inconnue des vététistes, mais pas des bicrossers, puisqu'Anne Caroline Chausson fait régner la terreur dans le BMX féminin depuis quelques années déjà. Championne du monde pour la première fois en à l'âge de dix ans, elle a ensuite aligné les titres avec une régularité de métronome. Tmide et réservée dans le civil, la petite dijonnaise impressionne tout le monde une fois en piste. Incroyablement agressive, elle est la seule fille à sauter les mêmes bosses que les garçons. D'ailleurs elle s'entraîne surtout avec ses frères, et son objectif ultime reste d'aller se battre avec les mecs. A l'époque déjà, un pilote peut se considérer comme bon s'il parvient à tenir tête à Anne Caro sur une piste de BMX !
Pour autant, bien que le team Sunn Chipie soit l'un des meilleurs du monde, et se soit attaché à former de nombreux pilotes dès le plus jeune âge (voir les noms cités plus haut), Anne Caroline Chausson ne fait pas (encore) partie de la famille Sunn. Elle est le leader du team féminin Triumph (les petites culottes), n'a jamais roulé sur Sunn, et n'envisage absolument pas de le faire en BMX. Max Commençal lui propose pourtant de rejoindre les rangs des verts (la couleur emblématique du team avant le bleu) pour se tester en VTT à l'issue de la saison de BMX. C'est ainsi qu'elle débarque à Vars, pour la dernière manche de championnat de France, une semaine seulement avant Métabief. Anne Caro dispose d'un 6003 qualifié d'usine, mais qui semble bien proche d'un vélo de série : en fait c'est un 6003 équipé d'une fourche Rock Shox Mag 21 (tous les Sunn de série étaient en fourche rigide) et d'un simple plateau avant. Tu parles d'un bike d'usine !
Novice en descente, mais aussi en VTT tout court, elle doit tout apprendre, y compris à passer les vitesses... En l'occurrence, son prof a pour nom François Gachet, qui lui explique comment et pourquoi changer de rapport sur le parking avant de l'accompagner, un brin dubitatif, au départ de la descente. François revient bouche bée des premiers runs d'entraînement effectués en compagnie de sa nouvelle protégée. Anne Caro chute beaucoup, mais le moins que l'on puisse dire est qu'elle engage. Elle bluffe son mentor par son aisance naturelle, son agressivité et sa volonté hors normes. D'ordinaire plutôt laconique lorsqu'il s'agit de juger les autres pilotes, François lâche avec un enthousiasme non dissimulé un "Elle roule comme un garçon" qui veut tout dire dans la bouche du colosse grenoblois. Ce jour là, à Vars est en train de se nouer une relation qui s'épanouira la saison suivante entre le grand Gachet et la petite Chausson... Anne Caro a en tous cas créé la sensation dès les essais, et on ne parle plus que d'elle dans le paddock. Une situation qui semble pourtant la laisser totalement de marbre.
Au départ de la première manche, l'ambiance est plutôt électrique au sein du team Sunn, Anne Caro part parmi les premières filles filles, et réalise d'entrée un excellent temps, malgré une chute. On pense qu'elle devrait terminer dans les cinq, mais il faut attendre les dernières concurrentes à s'élancer (les meilleures) pour en être assuré. Hors, lorsque l'avant dernière, Sophie Kempf, s'élance Anne Caro est toujours en tête. A l'arrivée de Sophie, elle conserve toujours le leadershio pour une petite seconde, tandis que Nolwenn le Caer s'élance, pour s'imposer facilement.
En seconde manche, Anne caroline part avant dernière. De quoi lui mettre un peu de pression pour sa première course. Si pression elle ressent, elle n'en montre cependant rien... mais commet une faute dès le haut du parcours, en s'emmélant dans un filet de protection. Pour autant, elle ne s'énerve pas, et repart en "essayant de rouler moins vite pour ne pas tomber". Verdict, une nouvelle seconde place à 15 secondes de Nolwenn le Caer. Quinze secondes c'est énorme, mais quinze secondes seulement dès sa première course, face à la meilleure descendeuse française c'est très peu. Anne Caro possède une marge de progression énorme, mais les quinze jours qui restent avant métabief suffiront-ils à combler l'écart ?
La consécration
Anne Caro est en effet sélectionnée in extremis pour le mondial, qu'elle disputera en catégorie junior, bien qu'elle ne soit encore que cadette.
Sa catégorie part très tôt le matin, mais un public nombreux se presse déjà sur les pentes de Métabief lorsqu'elle s'élance. A mi parcours, a foule hurle sur son passage... mais c'est pour acclamer le maillot tricolore de Carole Grange, qu'elle vient de rattraper. Anne Caro roule en effet sous les couleurs de son team, et non de l'équipe de France, suite à une controverse entre Sunn et la Fédération Française de Cyclisme. Le speaker, pas très au point, laisse le public dans l'ignorance de l'événement énorme qui est en train de se produire. Et à l'annonce du chrono d'Anne Caro, de loin le meilleur, tout le monde persiste à attendre l'arrivée de Nolwenn, héroïne prédestinée de Métabief, qui ne peut pas être battue. Pourtant quand la championne de France franchit la ligne d'arrivée, son temps est supérieur de vingt trois secondes à celui de la pilote Sunn ! La stupeur est telle que les photographes et les cameramen restent longtemps focalisés sur la Bretonne, en larmes. Dans son coin, la nouvelle étoile de la descente mondiale attend sagement qu'on veuille bien s'intéresser à elle. Elle s'en passerait certainement, à tout prendre, mais sa quiètude sera de courte durée. Les journalistes saluent très vite en elle la sensation des championnats qu'elle vient en effet de marquer de son empreinte, par son style de pilotage, sa vitesses, sa détermination, mais aussi sa personnalité qui ne manque pas d'intriguer. Pour couronner le tout, son temps ne sera battu (d'une seconde) que par Gio Bonazzi, titrée en senior sur une piste bien plus favorable !
En ce matin du 19 septembre 1993, Anne caroline Chausson vient en tous cas d'écrire la première ligne de deux palmarès : le sien et celui de Sunn à qui elle offre son premier titre en VTT. Elle récidivera l'année suivante, celle du départ de l'épopée du Radical Plus.. mais c'est une autre histoire que nous ne manquerons pas de vous raconter prochainement.
Anne-Caroline Chausson
Dans la zone d'arrivée, Anne Caro est toute timide, et bien discrète. Elle vient pourtant de remporter son premier titre en descente VTT.
Anne-Caroline Chausson - Mountain Biker
Anne Caroline Chausson aura tellement marqué ces championnats du monde, qu'elle fera la couverture du magazine anglais Mountain Biker deux mois plus tard. Il faut dire qu'on a encore jamais vu une fille s'envoyer les sauts de la sorte en VTT. Cette couverture, soigneusement encadrée, est accrochée depuis treize ans en bonne place dans les locaux de Sunn.